11 → Automne 2026 - "Chronique de Feu la Forêt"
par Stéphane Rotenberg
21 Juillet 2026, 14h
“Pour toi Stef, au début de l’Hiver, écoute jusqu’au bout la réplique de Zinner avant de lui répondre qu’à l’ONF ils rattrapent leurs conneries, ok? Au Printemps, avec Fabienne, attaquez plus rapidement votre entrée pour la Néo, n’attendez pas que Romain et Sacha soient sortis. Rythmiquement ça fait ‘cui cui cui cui, pourquoi vous avez abandonné la cueillette’. C’est clair pour vous ? Ah, et sur la fin, pense bien que Mathieu il a le téléphone dans la poche, que ça le préoccupe. Le parcours c’est ‘Répondeur de Boutavant… toc toc toc… il a pas fait exprès de perdre son portable… toc toc toc… j’ai trouvé quelque chose par terre.’ Tu vois ? ”.
Après deux heures de route, notre journée de travail commence par les notes de Jérôme sur la représentation de la veille. Fabienne, Martin, Camille, Jérôme et moi entamons notre avant-dernière date de juillet de Feu la Forêt à Saint-Christophe-en-Oisans, la Mecque de l’alpinisme. Bon élève, je note religieusement tous les retours de Jérôme sur mon carnet. « Plus rapide. Plus concret. Réinventer. Rester à l’écoute » . Reconvoquer les fondamentaux du théâtre à chaque date. Mauvais élève, je profite d’une longue note à Camille pour faire le con avec Martin assis à côté de moi. Rappel à l’ordre du metteur en scène « s’il vous plaît les gars ? » .
15h
Les préparatifs de la soirée se déroulent comme d’habitude. Hésiter trop longtemps sur le lieu de jeu, l’orientation de la scène. Installer le gradin, nos costumes, nos accessoires. Estimer la trajectoire du soleil sur la durée du spectacle. S’inquiéter du public : aura-t-il chaud, aura-t-il froid, y aura-t-il du public ? Faire dérouler tout le spectacle pour intégrer à la mise en scène la configuration particulière du lieu du jour. Échanger avec l’équipe qui nous accueille, ici Bérengère, Chloé, et Marie-Claude évidemment. Voler une sieste à l’ombre, là où on la trouve : derrière le gradin, en forêt, sous l’auvent. S’échauffer la voix devant le public qui arrive en avance. Se dire qu’exceptionnellement on joue tôt aujourd’hui. Peut-être qu’on se couchera pas si tard pour une fois. Se mettre en costume. Faire l’étoile avec les pieds en équipe. Se présenter au public, se mettre en place. Se dire merde.
17h59
Je m’apprête à entrer en scène pour démarrer la pièce. Dernier encouragement de Martin : « Te mets pas trop la pression hein, la qualité du spectacle ne repose qu’à 90% sur ton monologue de début. »
18h
La pièce démarre. Une évidence : j’aime jouer ce spectacle. Partout, le plus possible. En salle de théâtre, en équipe complète avec le son, la lumière, la scénographie qui accompagnent le jeu et le nuancent, l’élèvent. Et en extérieur, où les spectateurices sont visibles, proches, immédiatement complices. Où l’imprévu, la surprise est toujours possible et nous impose d’être au présent, littéralement à l’affût. Les saisons du récit s’enchaînent. Je passe de la scène aux coulisses, des coulisses à la scène. Regarder jouer Camille, Martin, Fabienne et découvrir ce que cette représentation a d’unique.
À Saint-Christophe, la scène “où on se roule amoureusement dans le tilleul avec Camille” devient la scène “où on se racle amoureusement le dos sur les pavés avec Camille”. Je sens en me relevant mon corps qui encaisse. Une pensée pour mes 37 ans qui arrivent dans un mois. À la fin du chapître, je cherche Jérôme du regard. Il acquiesce, l’air de dire “ça va, ça se passe bien”.
Arrive la scène collective de la caserne, rare moment où on joue tous les quatre. On déconne franchement ensemble, ça marche bien, le public rit avec nous. Comme prévu, je donne un brin de rubalise à une personne du public. Pas comme prévu, son chien aboie, me grimpe dessus et demande des caresses alors que Martin entame son monologue. Gratouiller le chien, écouter Martin, ne pas gâcher son texte.
Sur les monologues de Gaspard, je chope quelques regards dans le public. Deux femmes côte à côte au centre, l’homme au t-shirt rose du second rang. À chaque représentation je repère ces quelques têtes particulièrement à l’écoute, empathiques, complètement connectées à l’histoire, qui se laissent tomber dans la fable avec nous. Pendant la création du spectacle j’avais peur de ce personnage de Gaspard, qu’il soit trop introspectif, fermé, voire autocentré. En tournée d’été, l’évidence du rapport public clarifie mes intentions et apaise mon jeu. Gaspard se joue aussi dans la relation privilégiée qu’il a avec le public, dans l’adresse présente et simple aux personnes assemblées sur les gradins ce jour-là.
Scènes avec Camille, ça déroule bien, c’est agréable. Des situations faussement banales et quotidiennes mais rythmées comme une partition. Un couple qui échoue à se projeter dans un territoire blessé. On sent nos empathiques qui résonnent dans le public. Quelques minutes plus tard, Fabienne semble vraiment s’éclater debout sur sa table. Sur cette séquence, sa consigne était “Tu es la Jeanne Balibar du néolithique”. C’est parfait. En coulisse, on se tape l’épaule en murmurant “C’était bien non ?”.
Après le moment éclatant de fin de pièce, on se lance dans l’épilogue. Le texte redevient profond, chargé. Sur scène et dans les gradins, on pense tous à la Bérarde sans la nommer, ce hameau tout proche ravagé par une crue torrentielle en 2024. Dans le public, l’écoute est émue. Les dernières répliques de la pièce sonnent lourd. Fin du spectacle, le soleil se couche derrière les crêtes et colore de rose le versant d’en face.
20h30
On plie le spectacle, et on rencontre enfin le public. On retrouve le jeune mec qui nous avait déjà vus sur Mort d’une Montagne il y a trois ans. On le reconnaît tard, il a grandi. Une élue fond en larmes en échangeant avec Martin et Camille et partage ses inquiétudes sur l’avenir. Une autre femme, très fidèle à la compagnie, enthousiaste, voit nos spectacles pour la quatrième ou cinquième fois.
22h
Un long repas d’équipe à l’auberge de La Cordée.
Avant qu’on monte dans la voiture, Marie-Claude nous parle de la pierre tombée près de la route il y a quelques années. Pierre énorme, mystérieuse, qui avait dévalé la montagne depuis on ne sait où, mais qui s’était arrêtée juste au bord de la route. Qui n’a arraché aucun arbre, rien détruit sur son passage. La DDE a fini par la faire enlever. “Ils auraient pas dû. Si la pierre était toujours là, elle aurait peut-être protégé la Bérarde”.
23h30, trajet retour vers Grenoble.
1h, déchargement du décor au garage de la compagnie.
1h30, arrivée dans l’appartement réservé pour la nuit.
2h, écriture de cette chronique. Couché tard, finalement.
Dans un mois, on jouera dans la vallée de la Roya, dont les paysages et les habitant.e.s sont encore marqués par la tempête Alex de 2020. Plus tôt dans l’été, on jouait dans le Vercors alors que la forêt de Die brûlait. Et vers Briançon, quelques jours avant l’incendie de l’Argentière. Cette tournée, pour nous, sera la tournée des catastrophes. Feu la Forêt a été créé en mars de cette année, on sortait à peine de l’hiver. Pour le meilleur ou pour le pire, notre spectacle a rencontré son sujet cet été.